06/03/2017

Acceptons au moins d'en débattre !

C’était un dimanche soir de décembre 1992.


 « C’est extrêmement regrettable ! Nous allons vers des grandes difficultés, tant sur le plan économique que sur le plan politique interne. », affirmait le secrétaire général de la Fédération des syndicats patronaux. Le directeur d’un grand hôtel genevois renchérissait : « Ce qui nous attend maintenant ? Eh bien on fermera boutique ! » Un Conseiller fédéral déclarait : « C’est un dimanche noir pour l’économie suisse, pour tous les partisans de l’ouverture ainsi que la jeunesse qui se voit privée d’un projet d’avenir. »


J’avais 20 ans. C’était il y a bientôt 25 ans.


Depuis lors, l’économie du pays s’est fort bien portée. Le grand hôtel genevois n’a pas fermé ; il a au contraire poursuivi son développement. Et j’ai le sentiment d’avoir bénéficié de projets d’avenir.


J’appartiens donc à une génération qui ne croit plus aux scénarii catastrophes qui nous sont régulièrement servis tant par les milieux économiques que par les politiques de tous bords. Je n’ai pas eu peur le soir du 9 février 2014. Je n’ai nourri aucune inquiétude le soir du 12 février 2017. Il y a toujours un plan B, C ou D.


Aussi, quand j’ai pris connaissance des déclarations du Conseiller National PLR Benoît Genecand dans la Tribune de Genève du vendredi 3 mars 2017, j’ai bien imaginé qu’il aurait à faire face à un tollé général. D’abord des caciques du PLR et des milieux économiques, mais aussi des représentants PS, Verts, PBD, Verts-libéraux ou PDC, ces derniers voyant l’aubaine de prendre en faute un adversaire politique. Mais le questionnement, par un élu PLR, sur cet apparent tabou ne m’a pas troublé ; au contraire, j’ai été réjouis de cette liberté de parole : l’électeur, lui aussi, nous invite de plus en plus régulièrement à mener ce débat, notamment lorsqu’il s’est déterminé le 9 février 2014.


Soyons clair, Benoît Genecand exprime avec un certain bon sens, ou avec un bon sens certain, une analyse que, pour l’essentiel, je partage. Et en tant qu’élu PLR, il a le courage de remettre en cause, avec force d’arguments pertinents, un principe que notre parti considère comme important et définitivement acquis : la libre circulation des personnes au sein de la Suisse et l’Union Européenne.


A titre personnel, à l’inverse de mon parti, j’avais milité contre l’adhésion de la Suisse à l’EEE, en décembre 1992, mais en revanche j’avais voté, le 21 mai 2000, en faveur des accords bilatéraux I, lesquels ont notamment consacré la libre circulation des personnes. Dix-sept ans se sont écoulés et il ne m’apparaît pas déraisonnable de faire un bilan. Le peuple nous l’a demandé le 9 février 2014 et ne semble pas dupe de la portée limitée du projet de loi d’application. Que nous nous soyons trompés au début des années 2000 ou que les circonstances aient changés depuis lors importe peu, il est de notre responsabilité de prendre désormais la mesure de la situation présente.


L’économie a, sans l’ombre d’un doute, profité de cette libre circulation. Celle-ci a permis la création, l’installation et le développement d’un grand nombre d’entreprises : des multinationales, d’importantes sociétés helvétiques mais aussi de nombreuse PME. L’accès au marché européen a permis à nos entreprises d’augmenter massivement nos exportations. Le taux de chômage du pays est très faible. Confédération et Cantons bénéficient de recettes fiscales en constante hausse dans un contexte où la fiscalité reste globalement raisonnable. La Suisse a toujours eu les moyens de servir des prestations de qualité à la plupart de ses habitants.


Mais cette croissance économique est allée de pair avec une croissance démographique importante, essentiellement d’origine exogène. Comme le souligne Benoît Genecand, « mettre en concurrence les 4 millions de travailleurs en Suisse avec tous ceux de l’Union européenne, alors que la Suisse a un modèle juridique, social et économique différent de celui de l’UE, provoque des tensions qui ne feront que croître. ». A cela s’ajoute qu’aux flux migratoires induits par les demandes de l’économie se cumulent ceux qu’attire la seule qualité de vie assurée par le système suisse, performant mais fragile, que nous avons hérité des générations passées.


Peu nombreux sont ceux qui contestent aujourd’hui la réalité de ces différentes tensions et la nécessité de les atténuer, voire de les supprimer. La gauche veut imposer des mesures de protections et la droite propose des mesures d’accompagnement. Mais les unes comme les autres, pour autant qu’elles soient distinctes, sont souvent de nouvelles entraves bureaucratiques qui remettent progressivement en cause l’efficacité du modèle économique suisse, sans constituer pour autant des solutions efficaces. Pire encore, certaines d’entre elles ont des effets pervers qui vont clairement à l’encontre du but qu’elles visent.


La directive genevoise tendant à contraindre l’embauche prioritaire des travailleurs résidants en est un illustre exemple : elle donne l’illusion qu’une limitation des travailleurs frontaliers serait à même de garantir aux genevois à la fois un emploi et des conditions de travail décentes. En réalité, sans une reprise de contrôle de notre immigration, c’est tout le contraire. Au lieu d’embaucher des travailleurs résidant dans la région frontalière, beaucoup d’employeurs importent une main d’œuvre bon marché provenant du reste de l’Europe. Dans les faits, la population suisse, et plus singulièrement la population genevoise, se rend bien compte que les autorités sont incapables de réduire les effets néfastes d’une immigration incontrôlée et entretiennent ainsi une crise du logement insupportable, notamment sur un plan social et environnemental.


Le caractère libéral – ou non – d’une libre circulation des personnes ne doit pas s’examiner au seul regard d’un principe, aussi bon soit-il : il doit s’apprécier dans sa globalité, c’est-à-dire conjointement avec toutes les mesures d’accompagnement qu’il implique concrètement. La défense des principes libéraux, nécessaire à une économie forte, n’a un sens que si ceux-ci sont susceptibles de profiter directement au plus grand nombre et s’ils s’inscrivent dans le respect d’une cohésion sociale forte. Un capitalisme débridé, mal compensé par une redistribution étatique technocratique et excessive, constitue à mes yeux un double échec.


Dans ces conditions, une reprise de contrôle de l’immigration peut être une solution adéquate. Non pour la supprimer totalement mais pour l’adapter à nos besoins et, lorsque cela est nécessaire, à nos capacités d’accueil. Dans tous les cas, il m’apparaît sain que le PLR en débatte.


Ce qui doit distinguer le PLR des partis de gauche, c’est son engagement en faveur d’un Etat qui protège et régule, un engagement pour un interventionnisme de l’Etat orienté vers ce qui est essentiel. Si certaines d’entre elles sont nécessaires, la plupart des prestations étatiques fournies doivent rester subsidiaires.


Ce qui doit distinguer le PLR de la droite plus conservatrice, c’est la défense d’une Suisse ouverte qui, sans se renier ou sacrifier ses citoyens, sait s’adapter à un monde qui évolue rapidement. Une Suisse qui sait interagir positivement tant avec l’Europe voisine qu’avec les Etats plus lointains. Une Suisse forte qui défend les intérêts de tous ses ressortissants. Sur un plan économique, bien sûr, mais pas seulement.

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